|
|
Chapitre
2 - Les incertitudes de la citoyenneté
Le concept de citoyenneté : lien politique
et lien social. De la citoyenneté découle
toute la conception de l’organisation politique, et notamment
la démocratie (Chevallier Jacques, avril 1999, "
Les incertitudes de la citoyenneté ", Regards sur
l’actualité, p. 3.). La citoyenneté implique
un certain modèle de rapports entre l’individu et
la collectivité (ce que l’on appelle le civisme ;
Borgetto M., 1999, " Citoyenneté politique et civisme
en France depuis deux siècles : réflexions
sur la logique et les apories du discours républicain
", in Droit et politique à la croisée des
cultures, Mélagnes Arda nt, Paris, LGDJ). La citoyenneté,
c’est un statut plus ou moins intériorisé
par chacun, au terme d’un processus d’apprentissage, qui
fixe les modalités et les formes d’appartenance au
groupe de référence.
§1. Les composantes de la notion de
citoyenneté moderne
Fred Constant (Constant Fred, La Citoyenneté,
Montchrestien, coll."Clefs/politique", 1998) rappelle les
quatre composantes principales de la citoyenneté qui
s’est imposée dans les sociétés occidentales
au cours des deux siècles dernier.
Le principe de la nationalité
A- Nation et démocratie
La conception classique de la nation est celle
d’une entité qui, à l’opposé du groupe
ethnique, s’affirme comme une communauté ouverte,
la volonté de vivre ensemble s’exprimant par l’acceptation
des règles d’un domaine public unifié qui
transcende tous les particularismes (Dominique Schnapper,
" La conception de la nation ", "Citoyenneté et société",
Cahiers Francais, n° 281, mai-juin 1997).
La nation démocratique se
propose d’intégrer les populations par un projet
et des institutions politiques communs, mais sa spécificité
est qu’elle intègre les populations en une communauté
de citoyens, dont l’existence légitime l’action intérieure
et extérieure de l’État.
B- La crise de l’Etat-nation.
Selon différents analystes,
le lien national/citoyen est désacralisé au
profit d’allégeances internationales ou supranationales
: organisations transnationales (Amnesty international,
Greenpeace...), formation d’une opinion internationale…
Vers une citoyenneté " postnationale ".
La reconnaissance de droits
Histoire de la citoyenneté moderne en trois phases
successives (sociologue anglais Thomas Humphrey Marshall,
1949, T.H. Marshall, " Citizenship and Social Class, in
Class, citizenship and social development, Chi cago University
Press (1963), 1973) correspondant chacune à l’affirmation
de droits nouveaux.
1) à partir du XVe siècle,
l’affirmation des droits civils (liberté de parole,
de pensée et de religion, égalité devant
la loi, droits de propriété, etc.) à
travers les droits de l’homme célébrés
par les révolutions américaine et française.
2) Le XIXe siècle voit ensuite la conquête
des droits politiques (droit d’élire et d’être
élu et de participer au gouvernement, extension
du suffrage universel, etc.). L’histoire du suffrage universel
révèle la vocation potentiellement universelle
de la citoyenneté (Pierre Rosanvallon, Le sacre
du citoyen, Paris, Gallimard, 1992.)
[suffrage
universel : http://users.skynet.be/suffrage-universel/
]
3) XXe siècle, on assiste à la reconnaissance
des droits sociaux à travers la mise en place de
l’Etat-providence.
La nationalité ne conditionne pas l’acquisition
automatique de la citoyenneté : des catégories
de personnes ayant la nationalité française
sont ou ont été dans l’histoire de notre
pays exclues de l’exercice d’un certain nombre de droits
fondamentaux attachés à l’idée de
citoyenneté.
- Les femmes : jusqu’à la Libération,
elles furent privées du droit de vote; le gouvernement
provisoire du général de Gaulle décidera
par l’ordonnance du 21 avril 1944 de leur accorder ce
droit qui trouvera à s’exprimer effectivement à
la Libération. Leur représentation dans
la classe politique reste une question encore largement
non résolue (Loi sur la parité).
[citoyenneté
et droit des femmes : http://www.helsinki.fi/science/xantippa/wle/wlf2.html
]
- Les militaires : longtemps la "Grande muette"
- les militaires n’obtiendront le droit de vote qu’à
partir de l’ordonnance du 17 août 1945 -, l’armée
s’est progressivement rapprochée du reste de la
nation. Toutefois les militaires ne jouissent pas de l’ensemble
des libertés publiques, ainsi que le précise
la loi du 13 juillet 1972 portant statut général
des militaires.
- Les jeunes nationaux: la loi de juillet 1974
votée par le Parlement à l’instigation du
président Valéry Giscard d’Estaing a abaissé
à 18 ans l’âge de la majorité, ce
qui revenait à émanciper civilement les
jeunes de cet âge et à leur conférer
le droit de vote.
Les étrangers naturalisés n’ont plus, depuis
la loi du 9 janvier 1973, à attendre 5 ans après
leur naturalisation pour voter.
- les habitants des colonies (voir http://users.skynet.be/suffrage-universel/SU03-congo.htm
et http://users.skynet.be/suffrage-universel/SU02-08.htm
): la loi du 7 mai 1946 (ce qui signifie e.a. que
les soldats de l'"Empire" morts au combat en 14-18 et
40-45 n'étaient pas citoyens)
C. La participation politique
La citoyenneté moderne est
indissociable des modes de participation à la vie
de la cité (le vote, les manifestations, les pétitions,
le militantisme, etc). Limites actuelles à ce principe
:
• exclusion sociale. La sortie durable du marché
du travail tend à priver les individus de droits
et à les transformer en assistés (P. Hassenteufel,
"Exclusion sociale et citoyenneté", "Citoyenneté
et société", Cahiers Francais, n° 281,
mai-juin 1997). C’est en réponse à l’impossibilité
pour une frange non négligeable de la population
de retrouver un emploi, que différents auteurs,
sociologues ou philosophes (Philippe Van Parijs,Jean-Marc
Ferry, Alain Caillé, André Gorz…) ont relancé
le débat autour du "revenu de citoyenneté".
[sur le revenu
de citoyenneté : http://www.multimania.com/lucpoit/RdC/RdC.shtml
]
• La perte de civisme : abstentionnisme, incivilités…
[citoyenneté et civilité (article) : http://www2.ac-lyon.fr/enseigne/ses/ecjs/bib-chanel-ecjs.html
]
D. Une série de devoir
La citoyenneté entraîne
des obligations spécifiques : devoir de voter, devoir
militaire (il s’agit essentiellement des obligations militaires
auxquelles étaient astreints les nationaux de sexe
masculin jusqu’à la réforme du service national
votée par le Parlement en 1997), le devoir fiscal,
le devoir de solidarité, etc. Le " bon citoyen "
se doit d’être intéressé à la
politique; il n’hésite pas à s’engager pour
les valeurs attachées aux principes universels des
droits de l’homme.
|
|
|
| |
§2. Universalisme et multiculturalisme
En France, la conception de la citoyenneté
oscille entre deux modèles : l’universalisme et le multiculturalisme.
A - La citoyenneté comme mythe universel
On a très longtemps vécu en France sur un modèle
théorique universaliste qui postule trois dimension :
- Le principe de l’intégration
- Le principe de l’adhésion invididuelle
- Et le primat du sol.
1) La politique d'intégration
La citoyenneté à la française s’est historiquement
construite autour d’une notion clé : le principe de l’intégration
républicaine. La citoyenneté est perçue
comme une unité, au-delà des diversités.
Cette politique d’intégration conbine deux
conceptions (deux conceptions présentes dans la théorie
de la nation chez Renan, Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation
? et autres essais politiques, textes choisis et présentés
par Joel Roman, Paris, Presses Pocket, Coll. "Agora", 1992,
notamment p. 54) :
1/ une politique volontariste, chargée
de construire une identité commune (action de l’Etat et
des institutions sociales)
2/ l’intériorisation par les individus
d’un héritage (historique, culturel), chargé de
devenir celui de chaque individu de la communauté. L’adhésion
est plutôt une lente maturation, une lente acculturation,
et non pas un acte impulsif
L’intégration est
donc le résultat d’une double volonté : celle
de la nation de constuire une culture commune à tous
les membres de la nation, et celle des communautés existant
au sein de la nation de reconnaître le bien-fondé
de cette culture commune.
La difficulté première de cette
notion d’intégration provient de l’évolution historique
des communautés concernées par cette politique
: évolution historique, différentes communautés
concernées, évolution dans sa composition (économiques
et sociales), évolution du contexte (crises économiques,
urbanisation…)
La grande erreur est de vouloir comparer
un phénomène très récent, c’est-à-dire
l’intégration ou la non-intégration de populations
maghrébines et africaines, avec des processus réalisés
il y a très longtemps et très lentement (Cesari,
Jocelyne ; 1994. Etre musulman en France. Associations, militants
et mosquées, Paris, Karthala. CESARI, Jocelyne ; 1998.
Musulmans et républicains. Les jeunes, l’Islam et la France,
Bruxelles, Éditions Complexe).
2) La citoyenneté au dessus des particularisme
Désormais, le citoyen s’émancipe
des particularismes identitaires qui le caractérise, pour atteindre
une dimension plus " universelle ". Il devient un citoyen, avant que
d’être membre d’une communauté ou d’une classe sociale…
Toute nation démocratique se caractérise par son projet
de transcender par la citoyenneté toutes les formes d’appartenances
particulières, qu’elles soient biologiques (telles du moins
qu’elles sont perçues), ethniques, historiques, économiques,
sociales, religieuses ou culturelles.
Une nation démocratique est, par définition,
multiculturelle elle réunit des populations diverses par
leurs origines régionales (Bretons, Corses ou Lorrains...),
leurs origines nationales (immigrés, fils ou petits-fils
d’immigrés...), sociales (ouvriers, techniciens et fonctionnaires,
riches et pauvres...), ou religieuses (catholiques, protestants,
juifs, musulmans, agnostiques ou athées...).
3) L’accession à la nationalité:
droit du sang et droit du sol
Depuis des siècles, l’attribution
de la nationalité française se fait sur un critère
essentiel : le principe de la résidence. L’idée générale
est que la citoyenneté résulte non pas de ses origines
(ethniques ou sociales) mais du fait que l’on vit effectivement sur
le sol français. Il y a une relation intime entre notre conception
de la nationalité et le lieu ou l’on nait et ou l’on vit.
Sous l’Ancien régime, la nationalité
se définit avant tout sur le lieu de naissance.
Le droit féodal connaissait le principe de
l’allégeance personnelle au suzerain, mais les sujets du
roi étaient ceux qui étaient nés dans le royaume.
L’ancien droit est demeuré attaché à cette
conception même si la nationalité n’est pas alors envisagée
de manière indépendante. La distinction entre les
aubains (étrangers) et les régnicoles (français)
n’apparaît que lorsqu’il s’agit d’apprécier le droit
du roi à percevoir le droit d’aubaine, c’est-à-dire
à hériter de l’aubain décédé
en France.
Progressivement, la France évolue vers une
transmission jure sanguinis de la nationalité. Pendant toute
la période prérévolutionnaire, la naissance
sur le sol français revêt une importance primordiale
de même que la domiciliation en France. L’apport essentiel
de la Révolution a été de donner un contenu
politique à la nationalité par la citoyenneté.
Selon la Constitution du 3 septembre 1791, sont citoyens
français, notamment, ceux qui sont nés en France d’un
père étranger et ont fixé leur résidence
en France, ceux qui, après être nés en pays
étranger d’un père français, sont venus s’établir
en France et ont prêté le serment civique. La guerre
et la méfiance à l’égard des émigrés
expliquent que la nationalité française ne soit pas
accordée aux fils de Français nés à
l’étranger s’ils ne s’établissent pas en France et
ne prêtent pas le serment civique.
Le code civil napoléonien va infléchir
durablement cette conception de la citoyenneté. La filiation
devient le principal critère principal de la nationalité.
Il va rompre pour la première fois avec la longue tradition
du jus soli en privilégiant la transmission de la nationalité
française par les liens du sang et en supprimant toute condition
de domicile pour reconnaître la nationalité française
aux enfants nés à l’étranger d’un parent français.
Il faudra attendre la loi du 7 février
1851 pour voir l’introduction dans notre législation de
ce que l’on appelle le double jus soli, combinaison du critère
du lieu de naissance et de la filiation, qui attribue la nationalité
française à l’enfant né en France d’un étranger
qui y est lui-même né, à moins que dans l’année
qui suit sa majorité il ne réclame la nationalité
d’un pays étranger.
L’inspiration de ce texte est militaire;
il s’agit de soumettre aux obligations du service militaire les étrangersde
la troisième génération, la première étant
venue en France, la deuxième et la troisième y étant
nées Le rapporteur de la loi souligne "l’odieux privilège"
des fils d’étrangers nés en France qui, pour se soustraire
aux charges du recrutement militaire, "s’abstiennent de faire la déclaration
requise par le Code civil alors que pourtant ils prennent leur part
dans les affouages et pâtis communaux"
Le système, en ce qui concerne le jus soli,
est dans ses grandes lignes resté inchangé jusqu’à
la loi de 1993. L’équilibre entre le droit du sol et celui
du sang, que manifestait le Code de la nationalité issu de
la loi du 9 janvier 1973, a été l’objet d’un nouvel
examen à la faveur de la réforme de 1993.
La réforme de 1993 est préparée
en 1986. Première loi Pasqua : restreint les conditions de
séjour et facilite les reconduites à la frontière.
L’objectif de cette loi est de subordonner l’acquisition de la nationalité
française à une " adhésion " claire aux valeurs
communes essentielles de la société française
et aux règles de droit qu’elle s’est donnée. Ainsi,
un enfant d’étrangers né sur le sol français
n’acquerra la nationalité française que s’il en manifeste
la volonté (à partir de l’âge de 16 ans) en
témoignant de sa scolarité en France et d’une maîtrise
suffisante de la langue française. Le renvoi médiatisé
de 101 Maliens par charter symbolise la " ligne Pasqua " (" On m’a
reproché un avion mais, s’il lefaut, jejerai un train ",
déclare le ministre de l’intérieur, le 11 mai 1987.).
Seconde loi Pasqua sur la " maîtrise de l’immigration
" durcit la législation en contestant le droit des étrangers
à un séjour stable et en rendant plus difficiles les
régularisations (" La France a été un pays
d’immigration, elle ne veutplus l’être. Notre objectif, compte
tenu de la gravité de la situation économique, est
de tendre vers l’immigration zéro. " (M. Pasqua, ministre
de rintérieur, dans un entretien au Moride du 2 juin 1993).)
L’ancien article 52 du Code de la nationalité
disposait qu’était accordée de plein droit - l’expression
est préférable à celle d’automatiquement moins
vérifiée dans la pratique - aux enfants nés
en France de parents étrangers, qui par hypothèse
possèdent une nationalité étrangère,
la nationalité française s’ils résidaient en
France à leur majorité et dans les cinq années
qui l’ont précédée, sauf possibilité
de rejeter cette nationalité dans l’année précédant
la majorité. La loi du 22 juillet 1993 a abrogé l’article
52 et remplacé l’effet acquisitif de plein droit à
la majorité par la facultée donnée au jeune
étranger, entre 16 et 21 ans, et aux mêmes conditions
de résidence que par le passé, de manifester sa volonté
de devenir français.
Cette réforme a été fondée
sur la conception dite élective de la nationalité
selon laquelle la nation n’existant que par le consentement de ceux
qui la composent, l’acquisition voire l’attribution de la nationalité
française doit être subordonné à une
décision individuelle et personnelle de l’individu concerné.
Finalement, aujourd’hui, l’attribution de la nationalité
française relève de quatre critères: la filiation,
le lieu de naissance, la résidence et la volonté exprimée
par un étranger de devenir français. Les législations
successives ont combiné ces quatre facteurs dans des proportions
variables selon les besoins démographiques du pays et l’idéologie
du moment. Un quatrième facteur est toujours entré
plus ou moins en compte:.
B - La dialectique de l'exclusion/inclusion
La question centrale est celle de l’identité
nationale, et la représentation sociale qui sous-tend les débats
est l’opposition dedans/dehors; nous/eux; Français/ étrangers.
Toute organisation et toute organisation politique, par définition,
inclut les uns et exclut les autres. Ce qui différencie les
modes d’organisation politique, c’est le principe et les modes de
l’inclusion et de l’exclusion. L’Etat-nation démocratique est
fondé sur un principe d’inclusion politique des citoyens et
d’exclusion politique des non-citoyens (qui sont citoyens d’un autre
pays, puisque juridiquement tout homme a droit à une nationalité),
mais en leur garantissant l’égalité des droits civils,
économiques et sociaux avec les nationaux. Il inclut les citoyens
en assurant leur égale participation à la vie politique,
il exclut les seconds des pratiques directement liées à
la citoyenneté. Mais ce qui caractérise la citoyenneté
moderne, par rapport à d’autres formes politiques fondées
sur des principes religieux, dynastiques ou ethniques, c’est son ouverture
potentielle.
C - La montée du multiculturalisme
Bibliographie
Sciences humaines, n°107, juillet 2000, " Le multiculturalisme
"
1) La montée des particularismes
En Amérique du Nord, on assiste depuis les
années 80-90 à la montée des Identity politics:
De plus en plus de communautés ou de groupes revendiquent une
reconnaissance officielle de leurs convictions religieuses ou morales,
de leurs spécificités culturelles ou de leurs modes
de vie et pratiques sexuelles en réclamant des droits spécifiques
ou des formes d’autonomie politique.
2) Intégration et multiculturalisme
En France, l’introduction du thème de la
citoyenneté multiculturelle a été pourtant tardive,
intellectuels et sociologues ayant longtemps montré quelques
réticences à "ethniciser" les enjeux attachés
à la citoyenneté. Depuis quelques années, différents
sociologues défendent des positions finalement proches d’auteurs
comme C. Taylor ou M. Walzer. Alain Touraine (A. Touraine, Pourrons-nous
vivre ensemble. Egaux et différents, Fayerd, 1997.) et Michel
Wieviorka (M. Wieviorka (dir.), Une société fragmentée
? Le multiculturalisme en débat, La Découverte,
1996.) soulignent le fait que la société française
d’aujourd’hui est une société " multiethnique " et "
multiculturelle" et que par conséquent les différences
culturelles doivent pouvoir pénétrer légitimement
l’espace public. De son côté, tout en rappelant la fonction
régulatrice des principes universels qui sous-tendent la citoyenneté
moderne, D. Schnapper reconnaît la nécessité de
prendre acte de l’existence de particularismes (D. Schnapper, La Communauté
des citoyens. Sur l’idée modeMe de nation, Gallimard, 1994;
La Relation à l’autre. Au coeur de la pensée soclologique,
Gallimard, 1998.)
Les multiculturalistes eurent l’intuition
que la nouvelle immigration ne pouvait se comparer à
l’ancienne en termes de faculté d’intégration
et qu’il fallait se préparer à vivre avec des
cultures différentes, voire très opposées,
sur le même territoire.
On sait de manière fiable
que 20 % de la population française, par ascendance paternelle
ou maternelle, possède une origine étrangère
(10 à 12 millions de personnes). Evidemment, si l’on remonte
au-delà de trois générations, les proportions
seraient plus importantes, surtout si l’on tient compte des changements
de noms du XXe siècle.
Valorisation des différences en tant que telles,
le refus de la domination d’une culture unique sur le sol du pays,
la critique virulente du processus d’intégration républicaine,
analysé comme une sorte d’autoritarisme d’Etat, furent autant
de choix idéologiques que l’appel à la sociologie
ou à l’anthropologie était censé légitimer.
Or, cette conception était radicalement nouvelle et, ne pouvant
s’appuyer sur une tradition historique et des théories politiques
éprouvées, devait subvertire les concepts essentiels
de la philosophie de l’État, voire les fondements de la démocratie
moderne. Ces prises de position ne sont pas que théoriques
puisqu’elles gouvernent partiellement les politiques concrètes
conduites en matière d’immigration et, plus généralement,
d’éducation, de politique sociale et de culture. Ex de la
loi de 1993.
En France, l’affaire du foulard islamique, en 1989,
a suscité d’intenses débats sur l’opposition entre
le modèle d’intégration républicain et le communautarisme.
Rappelons les faits: trois élèves d’un collège
de Creil sont exclues pour avoir refusé de renoncer à
porter le foulard islamique (BAUBEROT, Jean ; 1996. "L’affaire des
foulards et la laïcité à la française".
L’Homme et la Société "Les équivoques de la
laïcité", n° 120, 1996/2.). L’" affaire " et les
autres exclusions qui suivirent ont donné lieu à une
série d’arrêts du Conseil d’Etat. Ils rappelèrent
à la fois la nécessaire neutralité de l’enseignant
(et non de l’élève) et l’interdiction de porter des
signes ostentatoires. C’est ainsi que le Conseil d’Etat annula des
exclusions et en confirma d’autres. Avec le recul, entre les Identity
Politics et l’affaire du foulard, l’enjeu semble être le même:
comment adapter la citoyenneté moderne au besoin de reconnaissance
des identités particulières ?
De plus, cette confrontation engage des choix de société
dont le seul débat sur l’immigration ne peut rendre compte.
Notamment, parce que bien souvent, le débat sur l’immigration
se réduit à l’utilisation démagogique de quelques
notions peu précises… comme l’immigration clandestine !
Malgré des traditions spécifiques,
la plupart des Etats adoptent progressivement des politiques d’intégration
convergentes: tandis que les pays à tradition universaliste
tendent progressivement à intégrer une logique différentialiste,
les pays à tradition différentialiste (Etats-Unis,
Canada, Angleterre...), tendent progressivement à intégrer
une logique universaliste. La France, semble-t-il, ne s’écarte
pas de cette tendance de fond. En témoignent les orientations
des rapports du Haut conseil à l’intégration installé
en 1990 en vue d’actualiser le modèle d’intégration
suite aux conflits apparus dans les années 80 (Haut Conseil
à l’intégration ; 1993. L’intégration à
la française, Paris, UGE 10/18) Dans le rapport 1995,
on peut lire que " le modèle français d’intégration
permet à tous d’accéder à une égalité
de droits et de devoirs en permettant à chacun de conserver
son particularisme, aussi spécifique soit-il dés lors
que sont respectées les lois de la République et les
règles de la vie sociale" (Voir aussi son rapport : Haut
Conseil à l’intégration ; 1998. Lutte contre les discriminations
: faire respecter le principe d’égalité, Paris, La
Documentation Française.).
|
Bibliographie :
Boucher Manuel, Les théories de l’intégration. Entre
universalisme et différencialisme, Paris, L’Harmattan, 2000
" Les processus de l’intégration en France ", " Intégration
républicaine ou société multiculturelle ", "Citoyenneté
et société", Cahiers Francais, n° 281, mai-juin
1997.
Bouamma, Saïd ; Cordeiro, Albano ; Roux, Michel ; 1992. La citoyenneté
dans tous ses Etats. De l’immigration à la nouvelle citoyenneté,
Paris, CIEMI/L’Harmattan.
Chemillier-Gendreau, Monique ; 1998. L’injustifiable : les politiques
françaises de l’immigration, Paris, Bayard.
Costa-Lascoux, Jacqueline ; Weil, Patrick (Eds) ; 1992. Logiques d’Etats
et immigrations, Paris, Editions Kimé.
Dazi, F. ; Leveau, R. ; 1988. "L’intégration par la politique
: le vote des beurs", Etudes, septembre. Dossier "Les Beurs dans la
cité", 20ème Siècle, n° 44, 1994).
sur le racisme : La montée du racisme et de la xénophobie
fausse aussi les perspectives dans la mesure où cette thématique
rejaillit sur la confrontation entre intégration et multiculturalisme.
Commission Départementale d'Accès à la Citoyenneté
de la préfecture de Police. Le numéro d'appel gratuit
114 dédié a la lutte contre les discriminations raciales
est désormais opérationnel |
| |
§3. La citoyenneté
en évolution ?
On assiste depuis les années 80 à l’émergence
de nouvelles formes de citoyenneté élaborées
aussi bien par le haut, c’est-à-dire sous l’impulsion
du législateur que par le bas, à partir d’initiatives
locales ou de mouvements associatifs. On peut ainsi voir apparaître
et se développer une citoyenneté locale, ou bien
encore européenne… ou bien encore quelques formes émergentes
plus curieuses encore…
A. Vers une citoyenneté locale ?
L’idée n’est pas nouvelle (A. De Tocquelville De
la Démocratie en Amérique, y voyait déjà
la caractéristique de la démocratie américaine).
En France, depuis le début des années 90, la citoyenneté
locale semble néanmoins connaître un renouveau,
à la faveur de l’apparition de modes de participation
de proximité, qu’il s’agisse des comités de défense
ou des télévisions locales. )
1) Une citoyenneté locale renforcée:
les progrès de la démocratie locale
Effets des lois de décentralisation (loi du
2 mars 1982 : élections des exécutifs départementaux
et régionaux…).
2) Un droit à l’information plus large
Les responsabilités nouvelles des collectivités
locales doivent être exercées dans une plus grande
transparence grâce à une meilleure information
des citoyens. Le droit pour tout administré d’être
informé des affaires locales est renforcé par
plusieurs mesures qui, pour certaines d’entre elles, ne sont
applicables qu’aux collectivités les plus importantes.
3) Une meilleure participation des habitants
La pratique des "référendums communaux",
prohibée autrefois, est désormais codifiée.
Aux termes de l’article L.125-1 du Code des communes devenu
l’article L.2142-1 du Code général des collectivités
territoriales: "les électeurs de la commune peuvent être
consultés sur les décisions que les autorités
municipales sont appelées à prendre pour régler
les aJ7aires de la compétence de la commune...". Un référendum
peut être organisé à l’initiative du maire
ou d’une partie des conseillers municipaux. Le législateur,
en légalisant le référendum communal, a
toutefois entendu circonscrire l’usage et le champ des consultations
locales, le juge administratif exerçant un contrôle
particulièrement attentif sur ce dernier point.
|
La citoyenneté en
question Citoyenneté et crise de " Elat-nation ", "Citoyenneté
et société", Cabiers Francais, n° 281, mai-juin
1997. Chevallier Jacques, avril 1999, "
Les transformations de la citoyenneté ", Regards sur l’actualité,
p. 3-18.
Citoyenneté locale
"Citoyenneté et société", Cabiers
Francais, n° 281, mai-juin 1997.
Neveu, Catherine (dir.) (1999), Espace public et
engagement politique: enjeux et logiques de la citoyenneté
locale, Paris, L’Harmattan.
CRAPS, CURAPP (1999), La démocratie locale:
représentation, participation et espace public, Paris, PUF. |
Dossier
: le droit de vote des étrangers. Le droit de vote et d'éligibilité
aux municipales
Textes français et européens
Proposition de loi constitutionnelle, adoptée
par l'Assemblée nationale, visant à accorder le droit
de vote et d'éligibilité aux élections municipales
aux étrangers non-ressortissants de l'Union européenne
résidant en France - Texte
transmis au Sénat le 4 mai 2000 (non adoptée)
Citizen
project présente les législations de divers États
Service d'aide
juridique SOS-Net
Jurisprudence
de la Cour européenne des Droits de l'homme
La
Lettre de la citoyenneté
Associations françaises militantes
Les Africains
sans-papiers de Saint-Ambroise
Association pour la reconnaissance des Droits
des personnes homosexuelles à l'immigration et au séjour
(ARDHIS)
Cimade
France Terre d'asile
Forum Réfugiés
Gisti
Observatoire du
droit des usagers des institutions sociales
Dans la presse
Un dossier sur le droit de vote des étrangers,
journal Libération
|
B. Vers une citoyenneté européenne
?
Le Traité sur l'Union européenne, signé
en 1992 à Maastricht, définit pour la première
fois la " citoyenneté de l'Union ". Par référence
à la citoyenneté attachée à un Etat,
la citoyenneté européenne désigne une relation
entre le citoyen et l'Union européenne, caractérisée
par des droits, des devoirs et la participation à la
vie politique, sans oublier le droit de vote et d’éligibilité
aux élections européennes et, à terme,
locales. Elle permet au citoyen de s'identifier davantage à
l'Union européenne et d'acquérir une conscience
européenne.
Aux termes de l'article 8 du Traité, est citoyen de
l'Union toute personne ayant la nationalité d'un Etat
membre, laquelle découle de l'application des dispositions
propres à cet Etat. La citoyenneté de l'Union,
qui complète la citoyenneté nationale, se compose
d'un ensemble de droits et de devoirs s'ajoutant à ceux
attachés à la citoyenneté d'un Etat membre.
Jusqu'à présent, la citoyenneté européenne,
à la différence de la citoyenneté nationale,
n'impose pas de devoirs aux citoyens de l'Union européenne.
Plus récemment, le Traité d'Amsterdam, renforce
la protection des droits fondamentaux, interdit toute discrimination,
reconnaît le droit à l'information ainsi que la
défense des consommateurs.
La véritable innovation introduite
par la citoyenneté européenne est caractérisée
par la dissociation entre nationalité et citoyenneté.
Deux critiques sont d’ordinaire adressées
à cette citoyenneté. La première concerne
son caractère discriminatoire vis-à-vis des ressortissants
extracommunautaires. Mais par le traité de Maastricht
du 7 février 1992, les pays membres de l'Union européenne
se sont engagés à admettre la participation des
étrangers communautaires aux élections locales
Article 8 B du titre II : " Tout citoyen
de l'Union résidant dans un Etat membre dont il n'est
pas ressortissant a le droit de vote et d'éligibilité
aux élections municipales dans l'Etat membre où
il réside dans les mêmes conditions que les ressortissants
de cet Etat.".
Certains d'entre eux ont dû pour cela
procéder à une révision constitutionnelle.
En France, la rédaction adoptée a soigneusement
limité la portée de la réforme afin d'empêcher
toute extension à d'autres catégories d'étrangers
(Révision constitutionnelle du 25 juin 1992.
Nouvel article 88.3 de la Constitution
: " Sous réserve de réciprocité et selon
les modalités prévues par le traité de
l'Union européenne signé le 7 février 1992,
de droit de vote et d'éligibilité peut être
accordé aux seuls citoyens de l'Union résidant
en France. Ces citoyens ne peuvent exercer les fonctions de
maire ou d'adjoint. Ni participer à la désignation
des électeurs sénatoriaux et à l'élection
des sénateurs. Une loi organique votée dans les
mêmes termes par les deux assemblées détermine
les conditions d'application du présent article ").
Ainsi l'Union européenne et les Etats
qui la composent sont-ils restés sourds à la résolution
du Parlement européen du 14 février 1989, qui les
exhortait pourtant à accorder le droit de vote aux élections
locales à tous les étrangers vivant et travaillant
chez eux. Paradoxalement, " les Esquimaux du Groenland sont européens
alors que les Beurs ne le sont pas toujours (s’ils sont nés
à l’étranger) " comme le constate Catherine Wihtol
de Wendens (C. Wihtol de Wenden, La Citoyenneté européenne,
Presses de sciences po, coll. " Biblio thèque du citoyen",
1997. Sur le vote des Beurs,La seconde critique porte sur
l’absence de réel sentiment d’appartenance à cette
citoyenneté. Même si elle compte des adhérents
et des sympathisants, l’Europe suscite encore peu de militantisme.
Weil P., Hansen R. (1999), Nationalité
et citoyenneté en Europe, Paris, La Découverte (Malgré
l’instauration d’une citoyenneté européenne par le traité
de Maastricht, les politiques de nationalités restent du ressort
des Etats membres. Dans ces conditions, il n’aurait pas été
étonnant d’assister à une accentuation des divergences
dans la conception de la nationalité. Pourtant, c’(est le contraire
qui s’est produit : considérées globalement, les politiques
de nationalité n’ont cessé de converger. Tous les pays
en sont venus à assouplir les conditions d’accès à
la nationalité, du moins pour les enfants d’immigrés,
nés sur leur territoire. Tous ont également accordé
aux femmes la capacité de transmettre la citoyenneté,
indépendamment du père. Aujourd’hui, c’est à
l’égard de la double nationalité que les réticences
sont les plus importantes.
Il faut y voir l’ambiguïté actuelle de la construction
européenne, qui hésite sur les objectifs ultimes de
l’Union européenne sur le plan politique. S’agit-il de constituer
une Nation européeenne ou bien simplement d’une confédération
européeenne ?
|
Sitographie : (outre ceux présentés
au début de ce chapitre)
Citoyenneté
européenne : http://www.imcfrance.com/civisme/identite/citoyenEurop.htm
Rapport de la Commission européenne sur la citoyenneté
de l'Union, COM(97) 230 final du 27/05/97, disponible sur le
site internet de la Commission européenne: http://europa.eu.int/comm/dg15/
approches juridiques de la citoyenneté européenne
:
http://europa.eu.int/abc/cit3_fr.htm
http://europa.eu.int/abc-fr.htm
Wihtol de Wenden Catherine, 1997, Citoyenneté
européenne, Paris, Presses de la Fondation nationale
des sciences politiques.
Droit de vote des ressortissants
de l'Union européenne
Vous êtes ressortissant d'un pays membre
de l' Union européenne.
Vous pouvez voter en France pour les élection
européennes et municipales, sous certaines conditions.
Vous devez:
- avoir votre domicile réel en France
ou y résider de façon continue,
- ne pas être privé du droit
de vote dans votre pays d'origine.
Formalités d'inscription
Pour pouvoir voter, vous devez vous faire
inscrire à la mairie de votre domicile sur une liste électorale
complémentaire.
Il existe deux listes électorales complémentaires
distinctes, une pour les élections municipales, l'autre pour
les élections européennes.
Formalités d'inscription
L'inscription n'est valable que pour les seules
élections européennes et/ou municipales.
Les formalités d'inscription sur chacune
des listes sont distinctes.
Vous devez fournir les pièces justificatives
exigées des ressortissants français pour l'inscription
sur les listes électorales.
Vous devez également produire une déclaration
écrite précisant:
- votre nationalité et votre adresse
en France,
- éventuellement le lieu où
vous êtes inscrit à l'étranger,
- que vous n'êtes pas privé du
droit vote dans votre pays d'origine,
- que vous ne voterez qu'en France.
Carte électorale
Vous recevez une carte électorale d'un
modèle particulier, valable seulement pour les élections
municipales et/ou européennes. |
| |
C. L’éclatement des pratiques citoyennes…
Depuis les années 80-90, Internet
a suscité une abondante littérature sur le thème
de la citoyenneté virtuelle et du netizen (contraction
de net et de citizen) ou " netoyen (Paul Mathias, La Cité
Intemet, Presses de sciences po, 1997). Grâce à
Internet, le citoyen pourrait prendre part aux délibérations
sans se déplacer. Différentes expériences
ont été menées en ce sens, aux Etats-Unis
comme en France (à Parthenay), avec ou sans le concours
des pouvoirs publics.
|
Rochefort R., 1997, Le Consommateur
entrepreneur. Les nouveaux modes de vie, Odile Jacob.
Mathias Paul, 1997, La Cité Intemet,
Presses de sciences po. |
Textes
à lire
Immigration : la tentation de l'ouverture " par Philippe Bernard,
Le Monde daté du mardi 15 août 2000
autre texte : "Repenser la
République", par Bruno Latour, Tobie Nathan, Philippe
Pignarre et Isabelle Stengers, Le Monde,3 février
2000. Bruno Latour est sociologue. Tobie Nathan est psychologue.
Philippe Pignarre est éditeur. Isabelle |
D. Conclusion : la citoyenneté
des étrangers
Chronologie
de la législation sur les résidents étrangers
1946 : droit d'élire des représentants
du personnel mais non éligibilité.
1968 : peuvent être délégués
syndicaux
1972 : possibilité de siéger dans
les comités d'entreprises, d'être délégué
du personnel à condition de "savoirlire et écrire en
français"
1975 : la réserve devient "pouvoir s'exprimer
en français"
électeurs mais non éligibles aux
prud'hommes
peuvent avoir des fonctions d'administration
ou de direction d'un syndicat mais sous diverses conditions
1982 : ces conditions sont supprimées,
seules la fonction de conseiller prud'homal reste fermée.
éligibilité dans les instances
et fonction de représentation du personnel (Lois Auroux)
les étrangers ont le droit d'être
administrateurs dans les structures publiques comme les Caisses de
sécurité sociale, les Opac, les Ophlm…
1992 droit de vote des ressortissants de l'Union
européenne aux élections européenne (exercé
pour la première fois en 1994) et municipales (2001)
Le 22 mars 1996, 300 " sans papiers " africains
sont évacués par les CRS de l’église Saint
Ambroise à Paris. Les Lois Pasqua (1986, puis 1993) et Debré
(1996, qui compléte les lois pasqua) ont durci les conditions
d’attribution des cartes de séjour (permanent ou temporaire)
qui servaient souvent à régulariser la situation des
immigrés entrés en France clandestinement. La loi
debré du 24 avril 1997 assouplit finalement les conditions
d’attribution de la carte de séjour temporaire (notamment
pour les étrangers vivant sur le territoire depuis 15 ans,
ou parents d’enfants nés en France). Mais la loi renforce
les sanctions sur l’immigration clandestine et les séjours
irréguliers. Le 26 juin 1997, J.-P. Chevènement adresse
une circulaire aux préféts : il mentionne de nouvelles
catégories d’étrangers appelés à faire
l’objet d’une régularisation (conjoints de français,
jeunes entrés en dejours du regroupement familial, étudiants,
étrangers " bien intégrés dans la société
"…). Les personnes concernées ont jusqu’au 30 avril pour
remettre leur dossier de rééxamen. Plus de 140 000
" sans-papiers " vont constituer dans les préfectures des
dossiers de demandes de régularisation. Il y a 66 000 refus…
Les collectifs de sans papiers et leurs soutiens mobilisent
de nouveau l’opinion publique à partir de l’automne 1998.
Il s’agit d’obtenir la régularisation de tous les sans papiers
qui en ont fait la demande.
Le 11 mai 1998, la loi Chevènement fixe les
conditions d’entrée et de séjour des étrangers
en France et les conditions du droit d’asile. Il s’agit de " maîtriser
le flux de l’immigration ". Le 14 août 1998, J.-P. Chevènement
publie une nouvelle circulaire qui assouplit certaines conditions
d’accès aux papiers. On procède à quelques
milliers de régularisations. Mais il reste encore aujourd’hui,
plus de 60 000 " sans-papiers ". La situation est d’autant plus
compliquée que certains sont inexpulsables ! Ces 60 000 personnes
continuent de résider en France, sans couverture légale,
se sont fait connaître des services de police et sont donc,
pour la plupart, expulsable à tout moment…
Cet exemple des sans papiers montre l’incroyable complexité
de la définition de la citoyennété : liée
à la nation, aux droits des étrangers…
La possession de la nationalité française,
si elle est une "clef d’accès" à la citoyenneté
et, partant, aux droits fondamentaux qu’elle confère et aux
sujétions qu’elle implique, n’est toutefois qu’un "sésame"
imparfait: tout national - pour des raisons plus ou moins légitimes
- n’est pas encore un citoyen à part entière.
Il reste qu’au cours de ces deux siècles, la
citoyenneté moderne a soulevé à peu près
partout les mêmes objections. La principale consiste à
souligner le décalage entre ses dimensions statutaire, effective
et identitaire (pour reprendre la typologie en usage dans les sciences
sociales). D’autres, comme le politologue Jean Leca, ont souligné
la contradiction fondamentale entre la logique de la citoyenneté
et celle du marché avec, d’une part, un individu censé
" participer à une communauté de droits, égal
aux autres, investissant de sa personne au nom du bien public, d’autre
part, l’individu privé, cherchant d’abord à optimiser
son utilité dans le cadre du marché " (J. Leca, "
Individualisme et citoyenneté ", in P. Birnhaum et J. Leca,
Sur l’individualisme, Presses de la Fnsp, 1991).
|
Teitgen-Colly Catherine, 1999, Textes
du droit des étrangers, Paris, PUF, coll. Que sais-je
? , 127p.
Lochak D., 1985, Etrangers : de quel droit ?
Paris, PUF.
GISTI, 1998, Guide des jeunes étrangers
en France, Syros, 290 pages, 135 F.
Delmotte B., Chevallier J. (dir.), 1996, Etranger
et citoyen. Les immigrés et la démocratie locale,
Paris, Licorne-L’Harmattan.
Etienne Balibar, Monique Chemillier-Gendreau, Jacqueline
Costa-Lascoux, Emmanuel Terray, 1999, Sans- Papiers, l'archaïsme
fatal, La Découverte, coll. " Sur le vif ", 124 pages
Saïd Bouamama, J'y suis, j'y vote !, La
lutte pour les droits politiques aux résidents étrangers,
Editions L'Esprit frappeur, Paris, 2000. 10 FF. La citoyenneté
est indivisible". Cette maxime pourrait résumer le pamphlet
que vient de publier le sociologue et militant associatif Saïd
Bouamama aux éditions l'Esprit Frappeur. "J'y suis, j'y vote!"
relate les différentes étapes de la lutte pour les
droits politiques non seulement pour les résidents étrangers,
mais aussi en remontant dans le temps, pour les esclaves, les pauvres,
les travailleurs et les femmes. N'en déplaise aux tenants
du "républicainement correct", l'étendard de l'égalité
des droits de l'homme porté par la Révolution française
de 1789 est entâché d'exclusions. Si la République
des débuts reconnaît en principe à tous de jouir
des droits de "citoyens passifs" (protection de leur personne de
leur propriété, de leur liberté...), elle récuse
pour les femmes, les enfants et les jeunes, les étrangers
et les oisifs, une citoyenneté active, c'est-à-dire
les droits politiques et le pouvoir d'influer sur la chose publique.
Et cela au nom d'une "logique capacitaire", qui prétend que
certaines catégories de la population sont incapables d'exercer
ces droits politiques ou qui considère à tout le moins
qu'elles doivent être soumises à une période
probatoire plus ou moins longue. Tout au long des XIXème
et XXème siècles, cette indignité citoyenne
"va marquer nettement une inégalité des droits" qui
ancre dans les esprits et les comportements le principe de droits
différenciés entre citoyens, entre citoyens et non-citoyens.
La hiérarchisation de la citoyenneté ainsi pérennisée
conduit inévitablement aujourd'hui à des phénomènes
comme la catégorie des immigrés sans-papiers qui,
bien que partie-prenante de la société française,
se différencie en droits des résidents immigrés
en situation régulière, eux-mêmes soumis à
un régime de lois spéciales différencié
selon leur appartenance à l'Union européenne, à
des "pays sûrs" ou des "pays à risques" etc. Face à
cette citoyenneté à étages justifiée
par des personnages illustres comme Condorcet ou Siéyès
hier et par de grands ténors socialistes aujourd'hui, Saïd
Bouamama préconise la réaffirmation de l'égalité
des droits pour tous. Il appuie son argumentaire sur les droits
historiques acquis par la lutte des esclaves, des travailleurs et
des femmes. Concernant l'accès des immigrés au droit
de vote et à la nationalité, il rappelle que la Constitution
de 1793 et les propositions du parti communiste français
en 1930 ou à la veille du Front populaire allaient bien au-delà
des attermoiements d'aujourd'hui. Il met en garde contre les tentations
de démonstration "capacitaire" (conseils municipaux consultatifs,
droit de vote limité aux élections locales etc.) et
avance le mot d'ordre de pleine égalité des droits
politiques à tous les échelons. Il réclame
même l'accès automatique à la nationalité
française par simple déclaration comme cela se pratique
désormais en Belgique. Or, cet accès en France n'est
toujours pas un droit, mais une option soumise au pouvoir discrétionnaire
de l'administration. Selon Saïd Bouamama, ce cadre permet de
réunifier les luttes desdifférentes composantes de
l'immigration et du mouvement social, en écartant les velléités
de division comme celles qui voudraient par exemple opposer la question
du droit de vote au mouvement des sans-papiers. A cet égard,
le titre du pamphlet est explicite. Le slogan "J'y suis, j'y vote!"
renvoie directement à celui des immigrés avec ou sans
papiers : "J'y suis, j'y reste !" (tous deux renvoient d'ailleurs
à des campagnes sur ces thèmes entre 1986 et 1989
-cf. aussi le livre de MognissH. Abdallah "J'y suis, j'y reste!
les luttes de l'immigration en France depuis les années 60;
éditions Reflex). Cependant, le droit de vote et d'éligibilité
à tous les échelons n'est pas une fin en soi. C'est,
conclut l'auteur, une condition nécessaire mais pas suffisante
pour l'égalité des droits et pour une transformation
sociale et politique radicale de la société, sous
l'impulsion de l'ensemble des citoyens actifs et solidaires.
Voir l'entretien de S. Bouamama, revue Ecorev,
revue critique d'écologie politique.
Sitographie
Un dossier sur le droit de vote des étrangers
: http://liberation.com/quotidien/index.html
Chemillier-Gendreau Monique (Professeur de droit
à l'université Paris-VII Denis-Diderot), janvier 2000,
" Les
étrangers et le droit de vote ", |
| |
|
|
| |
[publications]
[enseignements] [recherches]
[activités universitaires] [contact]
[Retour
page accueil] |
|
| |
Copyright
© 2003 - B.Villalba
|
|
|