• Guillaume Sainteny, L’introuvable écologisme français ?, PUF, 537 p., 198 F. (revue Pouvoirs Locaux, janvier 2001)• Berelowitch A., Wieviorka M., Les Russes d'en Bas. Enquête sur la Russie post-communiste, Paris, Le Seuil, " L'épreuve des faits ", 1996, 435p., revue Les cahiers d'histoire sociale, automne-hiver 1997-1998, n°9, Albin Michel.
• Urbanowicz Ch., L'empire nucléaire éclaté, Paris, Michalon, coll. Document, 1995, 258 p., revue Les cahiers d'histoire
sociale, automne-hiver 1997-1998, n°9, Albin Michel.• Delwit P., De Waele J.-M., Ecolo. Les Verts en politique, Bruxelles, De Boeck Université, 1996, 293p., revue Ecologie et Politique, n°21, hivers 97.
• Jérôme Vialatte, Les partis Verts en Europe occidentale, Paris, Economica, coll. Politique comparée, 1996, 310p, revue
Ecologie et Politique, n°21, hivers 97.• Dutrieux D., Hénon J.-O., Les bibliothèques juridiques parisiennes. Guide pratique, Paris, L'Harmattan, coll.
Logiques juridiques, 1996, 130 p., Les petites affiches, 1997• Jacob J., Les sources de l'écologie politique, Paris, Le Seuil-Arléa, 1995, revue Ecologie et Politique, n°15, automne 1995, pp. 154-155.
A défaut de trouver l’écologie, on peut au moins trouver une analyse pertinente sur son absence ! Le pari, réussi, de Guillaume Sainteny consiste à détailler ce nouvel objet politique. L’objectif est de s’interroger sur la réalité du succès de l’écologie politique en France. Les Verts apparaissent comme une force politique d’importance gouvernementale, et l’écologie semble une donnée permanente du débat politique. Mais pour G. Sainteny, cela constitue un simple mirage. Le verdict est sans nuance : les écologistes ne sont que des " supplétifs " des acteurs et des pratiques des autres partis politiques. Autrement dit, les écologistes n’ont pas été à la hauteur de leurs propres ambitions, si sentencieusement déclamées il y a plus de 25 ans.
Opérant un retour en arrière sur les origines politiques de l’écologie, G. Sainteny amplifie les analyses de son premier livre (Les Verts, Paris, PUF, Que-sais-je ?, 1997). Il s’agit de s’interroger sur le décalage entre les ambitions premières des écologistes (changer la politique et même la vie !) et leur pouvoir effectif au sein des institutions qui les accueillent aujourd’hui… L’intérêt majeur de cet ouvrage est de dépasser le simple cadre de la présentation monographique pour mener une réflexion sur la possibilité pour un nouvel acteur d’entrer dans le jeu politique et d’en perturber le fonctionnement routinier. Or, G. Sainteny nous détaille les difficultés cumulées des écologistes face à ce défi. Non seulement, ils se constituent longtemps (jusqu’au milieu des années 90) en opposition avec les règles élémentaires du jeu politique, mais en plus ils font preuves d’inconstance dans leurs choix stratégiques (alliance ou autonomie) et idéologique (discours protestataire ou libertaire de gauche). L’image est d’autant plus contrastée que l’auteur l’insère avec finesse dans le champ institutionnel français. Il nous montre combien l’écologie reste soumise aux aléas du jeu politique dominé par les formations politiques traditionnelles.
On peut cependant regretter que G. Sainteny ait pris trop au sérieux les " ambitions " proclamées des écologistes ! Sur cette base, l’auteur construit une arborescence d’éléments critiques qui aboutie, d’une manière un peu trop inéluctable, à l’incapacité chronique des écologistes à prendre conscience de leur potentialité. Ainsi, l’auteur déplore leur manque d’influence sur l’évolution des politiques publiques en matière d’environnement. L’évaluation sévère, et sans doute un peu prématurée, de l’expérience ministérielle de Dominique Voynet en est la meilleure illustration. Bien sûr, le parcours personnelle de l’auteur au sein du cabinet de Corinne Lepage lui permet d’estimer ce que peuvent être les marges d’action d’un ministère. Mais ses présupposés théoriques n’ont-ils pas tendance à l’entraîner vers des considérations stratégiques hors de proportions avec les moyens objectifs de l’écologie politique française ? Que peuvent moins de 10 000 militants Verts, moins de 500 élus, cinq députés et deux ministres ? Que peut le paradigme écologiste face aux pesanteurs institutionnelles et idéologiques si bien décrites par l’auteur ?
Sans doute aurait-il fallu décentrer l’analyse sur des situations locales offrant plus de prises aux hypothèses de l’auteur. A cet égard, le cas de la Région Nord-Pas-de-Calais, dirigée par la Verte Marie-Christine Blandin entre 1992 et 1998 aurait demandé un approfondissement. L’approche comparative aurait aussi permis de mettre en perspective la spécificité du cas français. Le chapitre consacré au cas allemand n’offre, en définitif, qu’un simple cas illustratif plus que réflexif. Dans le même ordre d’idée, on aurait souhaité des développements plus soutenus sur les déficits théoriques de la pensée écologiste. Il n’est pas inutile de rappeler ici les lacunes de cette jeune pensée politique ; que l’on songe aux hésitations idéologiques des Verts face au pouvoir, à l’Etat ou même à la logique de la démocratie représentative…
Au final, on ne peut qu’acquiescer l’hypothèse centrale de l’auteur : l’écologisme n’a guère réussi à constituer un pôle théorique et politique de référence incontournable en matière de politique publique. Il n’existe pas en France de paradigme écologiste. Par contre, on peut estimer que l’écologie politique a su peser, sans doute marginalement et récemment, sur le champ politique. Le mouvement écologiste français reste une minorité, mais toujours agissante, à l’avenir certes encore incertain. Finalement, la seule écologie " introuvable " est celle, incertaine et bouillonnante, des origines ; mais n’en est-il pas de même de toutes formations politiques ? Avec le temps, que reste-t-il du socialisme, du communisme, du libéralisme… ?
Jean Jacob s'interroge sur les « vraies » (p. 143, sic) sources et contours théoriques de l'écologie politique. Constatant une certaine carence de ces sources, il construit son étude sur la base d'un questionnaire envoyé à « l'élite verte » afin qu'ils témoignent de l'influence de certaines lectures. Après dépouillement, l'auteur distingue trois sources : la science écologique, l'aspiration au bonheur (« oeuvres très diverses [qui ont toute en commun de] dégager l'homme de certaines contraintes en vue d lui assurer un épanouissement maximum et immédiat ») et la crise écologiste (qui permet de « revenir sur l'anthropocentrisme triomphant pour consacrer une certaine forme de personnalisme qui substitue la modestie de l'homme concret au volontarisme de l'homme abstrait des Lumières » p. 16). Suit une présentation rapide — parfois trop — des différents ouvrages qui auraient constitué le fond bibliothécaire des leaders écologistes… Mais l'ensemble ne présente pas une réponse sérieuse à ce que serait les sources de l'écologie politique.
Tout d'abord sur le plan de la méthode. Considérer les dix sept responsables nationaux des Verts ayant répondus au questionnaire comme représentatifs de l'ensemble du mouvement Vert, c'est faire preuve d'un véritable volontarisme méthodologique ! Il aurait été intéressant pour l'auteur de s'interroger sur les mécanismes de désignation des leaders afin de réfléchir au sens qu'il donne à cette fonction de représentation (p. 144-145)… Et l'influence supposée de ces lectures n'est pas mise en perspective avec l'histoire interne des Verts. De même, si l'on examine les dates de parution des ouvrages cités comme référence, ils sont principalement parus au moment où le mouvement d'écologie politique se construit et où il se développe (8 entre 1860-1959, 21 entre 1960-1969, 47 entre 1970-1979 et 48 entre 1980-1990). Comment, dès lors, vouloir saisir les sources de l'écologie politique…
Ensuite, la construction globale de l'ouvrage pose problème. La création d'un tel catalogue minimise l'effort d'une reconstruction des modèles d'influences. A mettre sur le même pied Boris Vian et le rapport de Rome, il est difficile de saisir la hiérarchie des influences. Il y a un traitement indifférencié de ces auteurs (longue pages consacrées à Rattray Gordon Taylor, parfait inconnu, cité par un seul responsable Vert…) qui conduit à s'interroger sur la pertinence de certaines constructions typologiques (Gandhi ou M. L. King dans la catégorie passéiste…). Cela aboutit à une reconstruction incongrue du poids réel qu'un auteur aurait eu sur un leader, et au-delà sur l'ensemble du mouvement…
Il aurait été intéressant de montrer en quoi ces sources sont spécifiquement écologistes, en quoi elles ont eu un écho particulier dans le discours politique actuel des écologistes. Ainsi l'aspiration au bonheur ne semble pas être en soit une nouveauté… Au tournant des années 60 un vaste mouvement de contestation du mythe de la modernité dans son incarnation libérale (la société de consommation) voit le jour. Les écologistes ont tout simplement pioché dans cette littérature hétéroclite afin de légitimer une revendication à l'autonomie de l'action. On ne saisit pas le sens de la hiérarchie de ces influences, ni même pourquoi il est difficile d'en établir une !
Enfin, la lecture générale de l'ouvrage donne le sentiment que c'est en définitive l'auteur qui reconstruit des catégories en dehors de toute intervention des interrogés… L'exercice n'est pas en soi critiquable, sauf s'il s'insère dans un ouvrage qui prétend rendre compte de ce qui constituerait les sources déclarées des responsables Verts… A vouloir ainsi réagencer les sources de l'écologie politique, l'auteur en arrive à des reconstructions rapides. Ainsi, en décrivant la difficile relation entre la modernité et l'écologie, l'auteur reprend à son compte le débat mené artificiellement par Luc Ferry. Il ignore encore une fois l'importance de l'individualisme dans la modernité et l'importance de cette idée dans la pensée écologiste.
Et si l'auteur ouvre un certain nombre de parapluies dans cette conclusion (« attention à l'expérience de terrain »…), la lecture « partiale » que l'auteur revendique est moins gênante que l'effort typologique construit. Il s'agit moins de savoir si les auteurs ont été lu et compris que de saisir s'ils sont appelés comme élément de caution d'un discours politique qui se cherche des légitimités théoriques. Et l'effort de l'auteur dans sa tentative d'associer tel ou tel auteur à un segment de la pensée des Verts demeure trop fonctionnaliste (par ex. Denis de Rougemont et l'europe des régions…) et sombre dans certaines caricatures insidieuses (ex. p. 136 sur l'anti-anthropocentrisme des Verts…). Sans avoir mené d'enquête sur les leaders de GE, il construit le même travail en analysant les sources théoriques contenus dans les écrits de GE… En définitive, le travail aurait gagné en intérêt s'il avait tenté de préciser la relation entre la lecture d'un auteur et son influence sur l'attitude politique des leaders et au-delà du mouvement Verts.
A quelques semaines des élections régionales et cantonales, Raymond Pronier et Vincent Jacques le Seigneur ne craignent pas de lancer un pavé dans la mare : un gros livre de 330 pages denses pour décrire l'état actuel des composantes de l'écologie politique. Les Verts, du fait d'une histoire plus ancienne et plus complexe, sont plus (et plutôt mieux) traités que la « Lalondie », galaxie gravitant autour du ministre de l'Environnement. Cependant le tableau, exécuté sans complaisance, fera certainement grincer quelques dents. Le but des auteurs n'était certes pas de faire un panégyrique du mouvement écologiste, mais un ouvrage de journalistes n'hésitant pas à gratter là où ça fait mal : affaire Brière, manque de maturité, fonctionnement groupusculaire… On retiendra, outre des thèses fort subjectives sur tel ou tel aspect du programme, en particulier l'antisionisme des Verts, qualifié de « maladie infantile », une remarquable et très vivante galerie de portraits des hommes et des femmes qui comptent chez les Verts et à Génération Ecologie. Le chapitre consacré au reste du monde, « l'Internationale Verte », semble un peu sommaire au regard de la minutie de l'enquête consacrée aux écologistes français. Un livre foisonnant et qui peut aider les écologistes à ne pas trop se prendre au sérieux et à reconnaître leurs défauts.
Paolo Pombeni insistait sur l'importance de la gestion de la responsabilité politique comme élément déterminant de l'entrée en politique, et même plus, d'un ancrage dans l'histoire (Pombeni P. Introduction à l'histoire des partis politiques, Paris, PUF, coll. « Recherches politiques », 1992.). Existerait-il une gestion « écologique » du pouvoir ? Sous le titre L'écologie au pouvoir, les trois auteurs, deux universitaires (D. Boy et A. Roche) et un journaliste (V.-J. le Seigneur), tentent d'analyser si les écologistes réussissent en situation, à appliquer cet « autrement » politique tant proclamé dans les discours électoraux. En 1992, les écologistes parviennent à obtenir des élus dans les Conseils régionaux ; cette entrée est étudiée comme un test grandeur nature de la capacité de nouveaux acteurs à s'intégrer dans le champ politique et à infléchir les choix politiques d'institutions locales. Il devenait intéressant de confronter la manière d'agir de Génération Ecologie et des Verts, formations concurrentes, et leur attitude face aux autres groupes politiques.
L'étude de D. Boy, V.-J. le Seigneur et A. Roche est aussi une contribution à l'analyse de la sociologie du personnel politique. Elle réussit à étudier dans son ensemble les quelques centaines de professionnels de l'écologie politique française. En cela, elle montre, sur la base d'une méthode faisant largement appel à une enquête empirique d'envergure, comment s'est construit et formé un nouveau personnel politique. Le terrain d'enquête est à la fois biographique, s'appuyant sur un questionnaire et des entretiens non-directif (On pourra regretter l'imprécision de certains témoignages qui ne permettent pas de toujours saisir la dimension représentative des propos tenus), situé dans un cadre à la fois local et national ; il a pris appui sur des matériaux statistiques, et tente même une timide amorce comparative (Une contribution générale sur le cas allemand (chap. 8 : L'expérience allemande), offre d'intéressantes perspectives comparatives, même si ce chapitre ne réussit pas totalement à s'intégrer dans la problématique générale de l'essai). Le livre est riche d'importantes données factuelles inédites, tant au niveau de la sociologie des élus écologistes, que de leur situation politique, ou matérielle. On ne peut être que frappé de l'extrême hétérogénéité des situations régionales. Face à cette diversité des situations locales, on appréciera l'effort de modélisation des situations et la tentative des auteurs de redonner une certaine grille d'analyse comparative. Il faut aussi noter l'effort de clarification dans la kyrielle de structure plus ou moins formelles qui composent la famille écologiste ! En cela, cet ouvrage constitue une première dans l'analyse minutieuse de l'inventaire de situation de ces nouveaux élus, ainsi qu'une approche plus générale sur les mécanismes d'institutionnalisation d'une force politique par le biais de ses élus (Sur un plan formel, on regrettera l'absence d'une bibliographie et d'un index thématique. On regrettera tout autant la retranscription intégrale de l'entretien réalisé avec Daniel Cohn-Bendit dont les commentaires sont d'une banalité exemplaire !).
Il y a un avant et un après le baptême des urnes. L'avant, c'est la période imprécise de l'entrée en politique. Les parcours biographiques sont modélisés d'une manière intéressante (p. 49), et trois parcours se dégagent (sensibilité aux valeurs de gauche ou au moins à un fond de valeurs contestataires, adhésion aux nouveaux enjeux culturels des années 60 et l'éveil aux valeurs environnementales). L'analyse montre clairement qu'il est difficile de hiérarchiser ces modèles comme facteur de l'adhésion à l'écologie politique. En ce sens, ce travail est une utile contribution à une analyse plus minutieuse du sens de l'engagement, où les seuls critères socio-biologiques, où les filiations idéologiques, laissent le pas à une interprétation plus individualisée. De ces parcours biographiques, on peut retenir l'absence d'un réel apprentissage du fonctionnement des institutions politiques, tout autant que des pratiques politiques habituelles au sein des ces assemblées régionales. La priorité accordée à cette méthode laisse un peu dans l'ombre l'étude des réseaux entraînant les hommes au pouvoir politique.
Pourtant, cet avant reste encore confus. Cela tient-il à l'utilisation rapide de concepts plus ou moins bien définis (comme les nouveaux mouvements sociaux, le post-matérialisme…) qui entretiennent l'impression d'une “nouveauté” dont les contours sont mal précisés ? Ou bien l'intime connaissance des auteurs avec cette “culture écologiste”, les amène-t-elle à jongler indifféremment avec les termes de nature, d'environnement, d'écologie ou d'écologie politique, sans qu'il soit toujours aisé pour le lecteur non initié de distinguer comment ces différentes références vont influencer l'action politique future des écologistes ? Par exemple, s'il semble bien clair que la nature ait été un élément important dans l'engagement des écologistes, il ne semble pas que ce sentiment de respect pour la nature soit une donnée spécifique aux écologistes (p. 43 et s.). Comment dès lors expliquer cette référence plus déterminante à la nature ? A travers la lecture des parcours biographiques, il semble que les atteintes à la nature, qu'elles aient été vécues directement (par une engagement très localisé) ou perçus par une médiatisation (catastrophe naturelle), ont été ces révélateurs d'un danger qui rendraient instables les relations de l'homme à son environnement et au-delà les relations de l'homme à l'homme. Cette extrapolation de l'usage de la nature est une donnée sans doute propre aux écologistes.
L'avant, c'est aussi la lente élaboration d'un outil politique : que ce soit un parti, ou un mouvement, avec la délicate opération de la sélection des candidats. L'investiture des candidats écologistes est évoquée dans sa dimension sociologique. Mais l'étude approfondie des mécanismes de sélection des candidats aurait permis de comprendre les raisons qui confèrent la préférence à la légitimité historique comme critère déterminant du choix du candidat (Villalba B., « La remise en cause du processus traditionnel de sélection des candidats, l'exemple des Verts », Cahiers du CRAPS, n°15, décembre 1992, pp. 37-63) De ce fait, on constate une différence moins importante entre les procédures d'investiture de GE et des Verts.
Et puis il y a l'après. Cette période révèle plus clairement la grande richesse de ce livre qui se situe dans l'explication du décalage entretenu par la culture propre à ces militants et les règles du jeu politique. La confrontation débouche souvent sur un constat simple : les deux logiques s'excluent mutuellement. Par exemple, la relation ambiguë avec les médias est particulièrement significative ; on y assiste à la confrontation non-résolue pour ces élus entre la volonté d'informer et la nécessité de communiquer leur image politique (pp. 66-68). Ou bien, le déficit des relations sociales avec les notables locaux, ou plus encore, la difficulté à réaliser des alliances électorales (pp. 115-117 et 127-141). Indéniablement, le travail des auteurs aurait gagné en intensité, s'ils avaient concentré leur analyse sur les raisons profondes de ce décalage, en montrant les conséquences d'une telle divergence sur les capacités d'intégration de ce nouveau personnel politique.
L'après se concentre sur les élus au Conseil régional, même s'il n'oublie pas de relier ces derniers à leur mouvement respectif. Cependant, à privilégier ainsi les élus, seuls détenteurs de ce « pouvoir », on minimise les raisons qui conduisent à cette autonomie d'action, et la difficulté des relations des élus avec leur parti. De même, l'utilisation plus intensive des données relatives aux travaux des conseillers municipaux (Notamment le rapport de Bourgeois F., Blancher Ph., « Quand la ville passe au vert », Economie et Humanisme, décembre 1993, étude réalisée pour le compte du Ministère de l'Equipement, des transports et du Tourisme, Centre de prospective et de veille scientifique (Convention n°90 01 331) et SRETIE, Groupe Prospective, GERPA, « Politiques municipales d'environnement urbain : bilan et perspectives », Ministère de l'Environnement, 1991) auraient permis de renforcer l'originalité des points mis en avant. L'entrée formelle dans ces assemblées ne va pas sans une certaine « rétroperturbation ». En cela, les auteurs généralisent les conclusions que nous formulions pour le Nord-Pas-de-Calais.
Le bilan du travail de ces élus est certes, comme le souligne les auteurs, difficile à évaluer. S'ils ne se référent pas aux travaux des politiques publiques, les auteurs signalent les avancées induites par l'entrée des écologistes dans les Conseils régionaux. La « perturbation » est essentiellement concentrée sur la différence de nature de fonctionnement des ces élus au sein du Conseil régional, ainsi que sur la réalisation de quelques dossiers techniques. L'analyse est ici très intéressante sur l'incapacité des élus écologistes à « faire connaître » leur réalisation et à leur donner une certaine cohérence d'ensemble. Le travail constate, sans l'expliquer vraiment, l'impossibilité de construire et de prendre appui sur un réseau dense d'élus locaux. Il y a quelques réorientations en matière budgétaire (énergie et transport notamment) mais qui traduisent imparfaitement le concept de « développement durable » dont ils se revendiquent. Il y a quelques infléchissements en matière de gestion démocratique des Conseils régionaux, mais ces gains sont dispersés géographiquement. On ne peut donc parler d'une politique concertée entre tous ces élus. L'étude aurait demandé quelques prolongements sur les silences de ces micro-sociétés. Que ce soit à l'intérieur des mouvements ou à l'extérieur, ces réalisations sont passées inaperçues. Il y a là un champ de recherche important sur l'absence de toute stratégie de communication efficace de ces élus. Cela tient-il au fait que ces élus se voient plus comme des « sentinelles » (p. 169) dont la principale préoccupation est de n'être plus de simples « néophytes » (p. 176) ?
Le bilan essentiel consiste à montrer la forte implication de ces nouveaux élus dans leur charge. Mais il est difficile d'en conclure si cet investissement provient d'une culture atypique originelle ou s'il résulte de leur jeunesse dans ces fonctions. Il est encore trop tôt pour établir un bilan définitif. Dans une conclusion rapide — dont de nombreuses questions auraient mérité d'être posées en introduction —, les auteurs tentent de dresser un panorama de la situation et tentent quelques hypothèses. Le panorama met en avance les différences idéologiques qui continuent d'agiter les petites familles écologistes, sans que ne soit vraiment posé la question centrale de la relation au pouvoir. En fait, il s'agit moins de comprendre l'attitude de l'écologie au pouvoir, que celle de l'écologie face au pouvoir. Cette réponse n'est pas collectivement élaborée, même si certains élus ont été « touché par le virus de la politique »… Les hypothèses s'interrogent sur la capacité des écologistes, à titre collectif ou individuel, à modifier durablement les mécanismes du jeu politique (Les auteurs estiment qu'il y a eu quelques avancées significatives au niveau d'une conception démocratique des institutions régionales qui ne rendent pas totalement vaine l'affirmation du slogan « faire de la politique autrement »), afin de devenir véritablement acteurs politiques.
L'ouvrage vise à étudier et à comprendre le développement de la famille écologiste, dans une optique comparatiste intégral au niveau de l'Europe occidental, et plus particulièrement sur leur terrain d'action privilégié qu'est le champ local. Tant au niveau de l'espace que du temps, les mouvements écologistes européens permettent de tester in vivo les théories les plus élaborées sur la genèse, les fonctions et le statut des partis.
Au niveau théorique, le livre s'inscrit dans la classification des forces politiques selon le système des clivages socio-historiques, en étudiant la place des partis Verts d'Europe Occidentale dans le clivage urbain-rural. J. Vialatte prends appuis sur la théorie de D.-L. Seiler (De la comparaison des partis politiques, Paris, Economica, 1986 et Partis et familles politiques, Paris, PUF/Thèmis). Seiler a construit ses analyses sur une relecture critique de M. Duverger (Les Partis Politiques, Paris, Armand Colin, Coll. Points Po. 114, rééd. 1976, 1er éd. A. Colin, 1951) et de S. Rokkan et M. Lipset (Party systems and Voters Alignements. Cross national perspectives, New York, Free Press, 1967. L'intrusion des masses dans le système politique « se moulent dans les chenaux préexistant [de] clivages que le processus d'édification stato-nationale a provoqué au sein du système » (Seiler, 1986, 29). Le découpage de ces clivages explique et éclaire la naissance et le positionnement d'un parti dans le système partisan. Loin de se rattacher aux partis agrariens, les partis écologistes sont essentiellement des mouvements urbains. Seiler (Seiler, 1986, 116) estime que le mouvement écologiste serait irréductible au schéma des quatre clivages fondamentaux. Il ressortirait donc à une contradiction d'une type nouveau. Bien sûr l'analyse qu'il portait était liée à la jeunesse des mouvements écologistes. Il estimait qu'il s'agissait en fait d'une « reviviscence du clivage société industrielle/monde rural et non d'une contradiction nouvelle. La contradiction opposant en définitive Nature et Production relevant donc à la fois, de l'infrastructure — le mode de production — et du territoire, l'écosphère. Les mouvements sociaux qu'engendrent cette contradiction sont : vers la fin du siècle passé la défense d'un mode de production pré-industriel minifundiaire — les agrariens existent qui ne connurent que la féodalité — avec la sous-famille des partis agrariens, et alors qu'on la croit moribonde, le retour à ce mode de production enrichi des progrès de la biologie qui prône la sous-famille des partis écologistes » (Seiler, 1986, 120). Il s'agirait donc d'une « réactivation » d'un clivage plus ancien. Les écolos-ruraux seraient issus du versant monde rural du clivage urbain/rural et médiatiseraient, poursuit Seiler, la « volonté politique des sociétés locales attachées au monde de production familial qui caractérisa l'agriculture. En ce sens, ils purent s'opposer à la fois à la société industrielle et aux latifundaires (…) les partis écologistes [médiatiseraient] un rapport symbolique avec [le territoire] représenté par l'écosystème » (Seiler, 1986, 153). Pourtant Seiler insiste plusieurs fois sur l'imperfection temporelle (jeunesse) et spatiale (inégale représentation dans l'espace européen) de sa démonstration.
Profitant d'une plus forte europeanisation, d'une progressive institutionnalisation de ces mouvements, et d'un meilleur — quoique relatif — recul temporel, l'étude de J. Vialatte s'interroge sur l'actualité des quatre clivages proposés par Rokkan pour analyser la genèse des partis politiques, théorie remise en cause par l'école du New Politics (c'est-à-dire de formes nouvelles de politisation apparues à la fin des années soixante). Pour autant, l'auteur ne se contente pas d'illustrer l'hypothèse de Rokkan, ni de réactualiser la taxinomie de Seiler. La question de la pertinence interne de la théorie des clivages est bien posée.
J. Vialatte estime, que le quatrième clivage de Stein Rokkan, urbain/rural, n'est pas tout à fait pertinent pour saisir le phénomène Vert. L'hypothèse avancée est que l'institutionnalisation des écologistes politiques en des partis Verts aurait enrichi leur filiation environnementale traditionnelle, un phénomène de "réalignement urbain", les positionnant dès lors comme des partis "néo-urbains". En se basant sur une approche territorialisée de l'étude des Verts, l'auteur révèle que leurs formations historiques seraient à la croisée des versants urbain et rural du clivage territorial. Leurs résultats électoraux, leurs géographies électorales, leurs organisations… se rencontrent dans le milieu urbain. Bien mieux, leurs préoccupations militantes (comme la convivialité), ou leurs messages politiques (« l'écologie urbaine », 126-130) prennent racines dans les centres urbains. J. Vialatte conclue qu'on serait alors passé d'une « écologie verte » à une « écologie grise » (p. 173 et s.). De ce fait, l'un des intérêts majeurs de ce livre, c'est de sortir l'analyse de l'écologie politique de l'ornière environnementaliste dans laquelle on l'enferme trop souvent. La démonstration de l'auteur montre à quel point la question environnementale ne peut seule suffire à saisir le phénomène écologiste (p. 183). L'engagement prioritaire des Verts dans les politiques urbaines est clairement mis en relief. (p. 32 et s. et p. 228) : les Verts ont donc procédé, assez rapidement, à un réalignement urbain (p. 245).
L'objectif que s'était fixé J. Vialatte est pleinement réussi, et la théorie des clivages s'en trouve revigorée. Et même, si incontestablement on ne peut réduire un parti à une fonction, on ne peut a priori évoquer la réflexion sur le degrés de son intégration dans le système partisan et la place (au sens de l'influence qu'il peut avoir) sur ce système. Pourtant, l'item fonction doit être analysé en lui-même, avant que de constituer et permettre une approche comparative. Dès lors, saisir l'écologie politique au travers de ce seul clivage urbain/rural minimise l'impact des divergences idéologiques (axe gauche/droite, Centre/Périphérie, Etat/société civile…). Et l'on est pas toujours convaincu par les réfutations de l'auteur sur ces points…
Certes, on pourrait aisément critiqué l'ambition comparative intégrale qui anime ce travail : l'analyse risque parfois de ne pas faire face à une approche monographique par pays. On peut regretter que l'auteur ne fasse pas davantage appel à des travaux de cette nature pour étayer sa démonstration (zones tests par exemple). Il aurait parfois été souhaitable de s'interroger sur les origines, la naissance de ces partis écologistes, en dehors du seul regard des clivages. Il y parfois dans la démonstration un manque de nuance, qui, par son souci de maintenir l'intensité de la problématique théorique (le réalignement urbain), force quelques fois les traits (en ce sens, on peut regretter une excessive sélection des sources bibliographiques concernant les Verts ; les références utilisées tendent un peu trop mécaniquement à confirmer la démonstration de l'auteur). Il aurait été souhaitable que l'auteur étudie certains points d'une manière plus rigoureuse (modes de scrutin, systèmes institutionnels, traditions culturelles…, un peu à la manière de François Saint Ouen, Les partis politiques et l'Europe, une approche comparative, Paris, PUF, 1990, qui a mené une étude par pays, par partis et familles politiques en les analysant au regard de leur position sur la question européenne. ). Sans évoquer la question des clivages par une approche culturaliste trop restreinte aux limites des Etats-nations, on ne peut manquer de s'interroger, à la lecture de quelques travaux monographiques sur les partis Verts, de constater les spécificités qui les séparent (Delwit P., De Waele J.-M., Ecolo. Les Verts en politique, Bruxelles, De Boeck Université, 1996).
L'analyse documentaire est importante, couvrant l'ensemble des pays concernés, mélangeant avec bonheur une documentation variée (celles des Verts, celles des travaux sur les écologistes…), des données historiographiques, sans oublier les données électorales (il faut saluer les tableaux des pages 274-303 qui présentent très clairement les résultats électoraux par pays). Est à déplorer, pour un tel sujet, l'absence de cartes ! Or, la territorialisation de l'implantation est une donnée permanente de l'étude : on aurait aimé saisir ces espaces, et apprécier la géographie des Verts européens.
Peut-être qu'une réflexion minimale sur la méthode comparative aurait permis au lecteur de comprendre dans quel cadre l'auteur entendait se situer (comme une perception homogène de l'espace Européen occidental parfois gênante…). Mais on ne peut cependant pas se satisfaire de ces critiques : toute approche macrosociologique, ne peut qu'être difficilement jugée à partir d'éléments méthodologiques utilisables dans des approches microsociologiques. Ce qui laisse ouverte d'intéressantes perspectives afin de prolonger ce livre pionnier.
L'enquête est ambitieuse : saisir dans leurs diversités, les Russes d'en bas, c'est-à-dire le petit peuple, ces gens de tous les jours ; saisir à la fois leurs questions, leurs espoirs, mais aussi témoigner de leurs hésitations, face " à la destruction de l'ancien système/création d'un nouveau système (…) à l'action politique (…) [à] la tension entre les exigences de modernisation et son coût " (p. 34).La méthode n'est pas moins ambitieuse. S'appuyant sur une forte équipe de chercheurs russes, A. Berelowitch et M. Wieviorka ont réalisé une grande enquête de terrain entre 1991 et 1995. L'intervention sociologique servira de méthodologie (34 et s. ; voir les remarques intéressantes, " notes de méthode, 405-420). Selon les auteurs, elle permettra de saisir dans la continuité les évolutions de discours de plusieurs groupes témoins. Car c'est à la rencontre d'hommes et de femmes ordinaires que nous invite ce livre ; à la découverte et au décryptage de leurs analyses ou de leurs réactions face aux profonds bouleversements qui se sont abattus sur l'ex-superpuissance. Les Russes parlent donc librement, même si l'on a parfois le sentiment que le livre présente une mosaïque ébréchée de situations et de groupes humains. On a ainsi le sentiment que la méthode est parfois trop inductive (291). S'intéressant tour à tour aux partis (48-57, qui in fine reste des proto-parti), aux syndicats (troisième partie), aux associations (le cas des écologistes, quatrième partie) ou au " déclin des intellectuels " (cinquième partie), les auteurs évitent l'approche institutionnelle, pour s'orienter vers une galerie de portraits. Incontestablement, la Perestroïka et la Glasnost ont suscité une mobilisation collective, qui a largement débordé les cercles "traditionnels" de la contestation (les dissidents) : l'espérance démocratique est devenue, à travers une lente pénétration bien analysée par les auteurs, une préoccupation populaire. Bien plus, en devenant une " exigence morale " (65), la démocratie permet de fédérer l'anticommunisme, les haines et les ressentiments de la population dans une dynamique positive et non destructrice.
Mais la réflexion sur la question démocratique n'est pas en préalable posée ; elle signifie tout à la fois liberté et abondance… L'exemple du secteur industriel est tout à fait significatif (deuxième partie). Les nouveaux entrepreneurs s'émancipent assez rapidement de la tutelle administrative d'un Etat en pleine décomposition. Ils le font avec d'autant plus de facilité, qu'ils sont apparus dans un processus qui était avant tout politique, et " la libération de l'entreprise a d'abord été elle-même un phénomène politique " (177). Mais après une période d'adaptation assez brève aux nouvelles règles de l'activité marchande, et une fois garantie " leurs libertés économiques ", les entrepreneurs cessent leur activisme politique. La politique a été conçue comme une méthode d'opposition au système communiste. Une fois ce dernier aboli, la politique semble s'évanouir… Le modèle alternatif se confond alors avec la logique du marché. L'intérêt et l'optimisme ont été des valeurs partagées par les Russes pendant les premières années qui suivent la chute du mur. Mais l'exemple des syndicats témoignent de la difficulté à concilier, au cœur des relations marchandes, la défense du prolétariat nouvelle formule et les nécessaires transformations du secteur productif (" Les deux axes du renouveau syndical " 283-291).
Et puis, il y a bien sûr les exclus de la transformation, de la modernisation disent les auteurs. Ce sont les Lumpen . A la fois facteur d'immobilisme par leur souci de conserver les acquis du système précédent, mais aussi acteur potentiel de toutes les révoltes ou émeutes réactionnaires, les Lumpen représentent cette classe de la population russe, sans doute la plus importante en nombre, qui ne parvient pas à se sortir des contradictions nées du nouveau système. En ce sens, l'analyse de cette catégorie aurait pu être davantage renforcée. Parce qu'ils sont les plus en bas, les Lumpen catalysent l'ensemble des tensions issues de cette marche forcée vers la société libérale qui s'est emparée de la Russie. Agents les plus démunis en terme de capitaux culturels, mais aussi de pratiques et de mobilisations collectives, ils sont les témoins (trop silencieux dans cette étude) de l'endoctrinement à l'irresponsabilité individuelle et collective dispensé par le régime communiste pendant plusieurs générations. Qu'il est donc difficile de faire définitivement table rase du passé ! Les Lumpen représentent bien, par un effet en négatif qui se dégage du livre, de la difficulté à oublier le seul modèle de référence, celui du communisme et de l'unicité du monde qu'il pouvait offrir.
. L'étude de cette transition à laquelle nous invite les auteurs insiste sur la face humaine de ce laps de temps. Les Russes d'en bas, ces anonymes, que l'on apprend à connaître, à comprendre au-delà de leurs évolutions, même si l'on s'étonne parfois de leurs revirements ou de leurs fidélités, racontent comment ils ont vécu cette transition. Et l'une des premières conclusions soulevées par les auteurs, c'est qu'il n'y a pas eu de " transition directe vers une forme ou une autre de démocratie de type occidental " (131). Elle a été, dès le début, " une transition avortée " (391). De ce fait, entre recomposition et reconversion, il n'y a guère de pratiques démocratiques qui apparaissent et se développent ; tout au plus un certain sens de l'opportunisme pour certains groupes (directeurs d'entreprises nationales, industriels…). D'exigence collective, la démocratisation devient un justificatif à l'individualisme forcené : " de l'universel au particulier " (232) comme le résumé sobrement un intitulé. L'absence de ces groupes intermédiaires chers à Tocqueville, laissent le champ libre à toutes les tentations autoritaires et démagogiques (comme le fait percevoir les aléas de la politique de Boris Eltsine).
Les " incantations " incontrôlées et utopiques ? pouvait-il en être autrement ? ?, à la démocratique psalmodiées par les Russes d'en bas, rapportées et expliquées par les auteurs, permettent de prendre conscience de la fragilité du processus de démocratisation engagé. Les Russes semblent hésiter, sauf pour la petite partie résolument engagé dans le marché, sur leur devenir et leurs propres croyances.
Christophe Urbanowicz, spécialiste de l'Europe de l'Est, journaliste, traite quant à lui des conséquences de l'éclatement de l'empire soviétique, en prenant comme fil conducteur la gestion du nucléaire civil et militaire. En quatre chapitres et 250 pages, avec une écriture parfois lapidaire, il dresse la liste des défis que les pays de l'ex-URSS doivent à présent affronter. Cette fois, ce sont les Russes d'en haut que l'on examine, les détenteurs du Pouvoir officiel (ou de ce qu'il en reste…) et les nouveaux dirigeants plus ou moins officieux (comme la Mafia).Le délabrement continu de l'Etat, évoqué dans l'enquête d'A. Berelowitch et M. Wieviorka, sert ici de toile de fond à l'analyse. Avec sa logique du tout Etat et son absence de contre-pouvoir, L'URSS s'était bâtie sur une concentration pyramidale du pouvoir, associée à un contrôle monopolistique omniprésent (moyens de production, sciences, communications de masse, armes opérationnelles, toutes formes d'organisations, y compris économiques, comme en témoigne les nombreuses collusions entre les secteurs économiques et politiques dans la production du nucléaire, avec des organismes comme le Minatom, dirigé par Viktor Mikhaïlov, ministre russe de l'Energie nucléaire, qui est un mégaministère en charge du contrôle des matériaux nucléaires militaires et civils, ce qui représente environ un million de personnes, 68 et s.). Malgré cela, l'effondrement de l'Etat communiste est brutal.
L'absence de toute période de transition entre la Vérité communiste et la Vérité libérale entraîne une accélération de l'effondrement du régime et une aggravation de ses aspects négatifs. Par exemple, hérité de l'ancien régime, le " suspens nucléaire " (183) révèle les incohérences du nouveau. Il met en valeur un imbroglio d'intérêts économiques (le chantage à l'emploi, le thème de la croissance), de lobbies (les nucléocrates russes ou occidentaux), ou d'intérêts géopolitiques (la stratégie énergétique mondiale, les services secrets russes, américains, français, ou encore allemand). Dans cette optique, le risque nucléaire est minimisé, même délibérément ignoré, au profit d'un silencieux statu quo social et politique… Tchernobyl en est un exemple typique. Révélateur de l'incurie du gouvernement, il témoigne de la démission généralisée des responsabilités (individuelles, scientifiques, politiques et institutionnelles) issue d'une décadence graduelle de l'appareil d'Etat. Les incohérences techniques s'allient avec un relâchement de la discipline scientifique et aboutissent à de une terrible catastrophe humaine et écologique (plus de 9 000 morts rien qu'en Ukraine, sans compter les essais nucléaires sur des cobayes humains du Kazakhstan, les montagnes de déchets irradiés, laissés à l'abandon dans les mers, les montagnes, les plaines, sans soins faute de moyens…).
De la logique de la suprématie de l'Etat, on passe brusquement à une logique de la spéculation outrancière : spéculation idéologique sur la nature du produit (les manipulations des services secrets, comme le " Dard de Munich ", opération politico-médiatique visant à dénoncer le danger du trafic de l'atome, mais qui dissimulerait une opération de politique intérieure, 92 et s.), spéculation financière brute, sauvage (comme la mafia russe et son extension mondiale), spéculation scientifique (la vente des "cerveaux", des spécialistes russes du nucléaire se vendant au plus offrant, 142 et s.). La soudaine frénésie de l'argent immédiat entraîne de profonds bouleversements à l'intérieur des pays de l'ex-empire, tant dans les mentalités collectives qu'individuelles. Et la concurrence internationale contribue à accélérer le processus…
Enfin, et surtout, au coeur de la démonstration s'insinue cette question : qui maîtrise le processus ? On ne peut même plus parler de dilution de la responsabilité, mais véritablement constater sa disparition. Et le nouvel ordre mondial ne semble pas en mesure de pouvoir ? et vouloir ? faire face à cette tâche. Les dysfonctionnements actuels (quelle est la capacité d'agir d'Eltsine s'interroge l'auteur sans trouver de réponse claire) prennent racines au cœur des institutions clés de l'ex-URSS (comme le KGB par exemple). La production, l'utilisation (commercial ou idéologique dans le cas du fameux mercure rouge, cette substance jugée plus puissante que le nucléaire, mais dont l'existence reste une énigme… sauf pour le commerce !), la diffusion et la gestion de ces problèmes techniques résultent des choix idéologiques de l'ancien régime et se perpétuent à travers le nouveau régime grâce au maintien des structures bureaucratiques. On assiste à une interpénétration des réseaux décisionnels : d'ordre politique, économique, mafieux ou d'espionnages, mais dont les Russes d'en bas sont soigneusement écartés. Mais il n'est pas sur que ces réseaux soient en mesure de contrôler les objets de leurs trafics (produits nucléaires, chimiques, ou les cerveaux des savants…).
L'ouvrage constitue cependant une vision impressionnante d'un aspect méconnu de L'empire éclaté… Ce livre oblige à repousser les limites du concevable en matière de politique. En décrivant les extrêmes atteints, l'auteur montre que les attitudes échappent à toute logique "rationnelle". Nous ne sommes plus ici au niveau de spécieuses spéculations géopolitiques, mais à une échelle humaine ? les Russes d'en haut ? beaucoup plus crue, qui n'en révèle que davantage toutes les conséquences d'un monde qui s'écroule. Un livre utile, un enseignement de modestie, pour tous les bâtisseurs d'empire éternel, même nucléaire…
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